Interview du Dr. Ir. Allard Blom, directeur adjoint du Fonds mondial pour la nature.
Dr. Ir. Allard Blom est directeur adjoint du Fonds mondial pour la nature (World
Wildlife Fund, WWF, basé à Washington). Il est chargé de
l’écosystème pour l’Afrique. C’est un connaisseur
des problèmes des forêts de l’Afrique et de la RDC pour y avoir
travaillé toute sa carrière. Avec des nombreux autres scientifiques
venus du monde entier, il vient de boucler un séminaire atelier sur l'évaluation
stratégique de la biodiversité en RDC. Il donne ici son point de
vue sur les avantages pour la RDC de conserver intact sa biodiversité.
Il tient son argumentaire de son expérience dans le domaine en Afrique
où il a presté le plus clair de sa carrière.
Le Révélateur : Que représente pour vous l’atelier
national d’évaluation stratégique de la biodiversité
en RDC qui vient de se tenir à Kinshasa ?
Dr. Ir. Allard Blom : Ce fut un moment historique, comme venait de le dire
le président du Conseil, dans l’histoire, pas seulement de la RDC,
pas seulement du bassin du Congo, mais même au niveau mondial, c’est
une planification à large échelle, qui entérine en un certain
sens, l’engagement du président Kabila, à réaliser
les recommandations du sommet de Brazzaville pour atteindre les 15% des aires
protégées en RDC.
Quel est l’intérêt pour la RDC de convertir 15%
de son territoire national en réserve ?
C’est dans le cadre des engagements du COMIFAC (Commission des Forêts
d’Afrique Centrale, ndlr), un traité unique en son genre au monde,
entre 10 pays au total, signé dans le cadre de la gestion durable des
ressources naturelles, quelques chose qui joue bien sûr de plus en plus,
dans l’opinion mondiale, avec tout le réchauffement climatique
que vous connaissez. On parle de plus en plus de la gestion de la forêt,
ainsi que des puits de carbone ; ainsi, les réserves protégées
sont la meilleure façon de conserver le carbone. Il existe déjà
des réserves préalables de protection de la biodiversité,
et en terme de biodiversité, la RDC est de très loin le pays le
mieux loti de l’Afrique. Je m’en veux pour preuve les grands singes
dont la RDC est bien dotée.
Quelle démarche mèneriez-vous pour identifier ces sites
?
A partir de cet atelier, nous avons pu identifier une première ébauche
sur base d’un plan de gestion national pour identifier les sites prioritaires
où on doit mener des études de faisabilité. Certains d’entre
ces sites sont déjà des aires protégées. C’est
relativement simple pour eux. D’autres par contre apparaissent comme des
sites très importants. Maintenant, il faut il faut opérer des
inventaires biologiques,mais aussi des études socioéconomique,
parce qu’aujourd’hui, on ne peut pas créer des aires protégées
sans au préalable prendre en considération les avis et la volonté
des communautés locales. Il est essentiel de mener des consultations
et pour cela il faut faire des études pour savoir qui on doit consulter,
où sont les populations, quelles sont leurs préoccupations, quels
sont les territoires qu’ils occupent, quelles sont leurs attentes, …
ensuite, il faut également identifier les organismes qui peuvent représenter
les intérêts des communautés au niveau tant traditionnel,
administratif que de la Société civile.
Le Gouverneur José Makila a fait un constat amer en arrivant
à la tête de la province de l’Equateur, selon lequel l’exploitation
forestière à outrance n’avait rien apporter, autant faire
de la conservation de la nature. A quoi peut dans pareil cas s’attendre
cette province ?
Moi-même j’ai travaillé dans la province de l’Equateur
et je connais la situation. Certes, il est important que la population ait le
bénéfice direct de la conservation de la nature. Par exemple,
l’Institut congolais de la Conservation de la Nature (ICCN, ndlr) qui
gère la conservation de la nature engage de la main-d’œuvre
au niveau local. C’est un avantage concret et direct. On espère
que le gouvernement va adopter une législation pour la redistribution
des revenus du tourisme ou d’autres activités relatives à
la forêt à la communauté. Il est encore temps de renforcer
ces capacités. Je cite pour exemple la République Centrafricaine
où j’étais Représentant de WWF pendant 7 ans. Il
existe une législation qui accorde 90 % de retenue des recettes des parcs
nationaux aux communautés locales, dont 50% destinés aux salaires
du personnel local. Il y a des bénéfices concrets pour la conservation
de la nature, et je ne parlerai même pas des services écologiques
qui intéressent tout le monde, à large échelle, non seulement
à la province de l’Equateur mais au niveau mondial. Parce qu’il
faut savoir que le changement climatique menace tout le monde, les pollueurs
et les non pollueurs. Même si les gens ne les sentent pas encore vraiment
ici, ils s’accélèrent et pour les habitants des pays nord
africain, la désertification est un problème journalier.
Les pygmées se plaignent car leur habitat est aussi menacé
par l’exploitation anarchique et brutale de la forêt. Quelles sont
les recommandations prises à ce propos ?
J’ai travaillé en Ituri avec les Bambuti et je connais leur situation,
également en Centrafrique avec les pygmées Baaka. Ce sont les
premiers citoyens du pays et qui dépendent entièrement de la forêt.
Une exploitation non durable et abusive attaque leur mode de vie. Pour eux,
c’est crucial et ils peuvent constituer de très bons partenaires
pour la conservation de la nature. En tant que ‘‘conservationnistes’’,
nous travaillons en très franche collaboration avec les pygmées,
c’est le cas des Baaka, dans des forêts de Dzanga-Sangha où
on a eu la connaissance de la forêt pour s’habituer aux gorilles,
puisque, contrairement aux gorilles de montagnes de la RDC, les gorilles de
plaines sont difficiles à apprivoiser. Et c’est grâce à
eux qu’on y est parvenu. C’est le cas avec les Bambuti, qui ont
aidé les chercheurs pour la capture des Okapi. Et je vous avoue que la
station d’Epulu ne pouvait pas exister à ce jour sans le concours
des pygmées Bambuti.
Le problème de la conservation de la nature concerne au premier
plan les pays industrialisés du nord avec des fortes émanations
de gaz à effet de serre. Que peut aussi attendre de la RDC de tous ces
pays pour son rôle de grand puits de carbone (naturel) ?
Bien que la grande partie des gaz à effet de serre provienne des pays
industrialisés, il faut désormais mettre une petite remarque pour
dire l’Indonésie se place à la 3ème position des
pollueurs à cause d’un déboisement sauvage. C’est
quand même une chose qu’il faut retenir que la RDC possède
un grand contenu de forêt. Vous avez tout à fait raison, et je
crois que c’est quelque chose qui va se développer avec la conférence
de Bali qui se tient actuellement et qu’on peut qualifier de la suite
de Kyoto. On veut savoir quelle sera la contribution concrète des grands
pays pollueurs du monde envers les autres pays qui conservent la nature. Je
suis optimiste car il commence à avoir des prises de conscience mondialement
sur le réchauffement de la planète.
On le voit partout et je sais qu’en RDC, les gens sont encore loin de
cette réalité, mais j’espère que les gens vont commencer
à voir l’intérêt de la RDC. Ce pays a toutes les chances
de devenir le principal bénéficiaire si le processus de compensation
pour le carbone et les forêts intactes sera réellement mis en place.
Je suis sûr, seulement je ne sais précisément quand. On
parle déjà de Post-Kyoto pour 2012, peut-être avant, car
il y a un système pilote que la Banque mondiale vient de mettre en place,
et la RDC est un des bénéficiaires de ce système pilote
pour recevoir des compensations. Donc, on espère que l’argent qui
sera payé par les pollueurs internationaux va vraiment profiter à
la RDC, non seulement le gouvernement central mais aussi les communautés
locales qui jouent un grand rôle dans la conservation de la biodiversité.
Le système n’est pas encore mis en place mais on espère
que ce programme le sera dans les prochaines années, probablement avant
2012.
Le Révélateur - Emmanuel Makila